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Michel Abitbol
Deuxième volet d'une étude
sur l'histoire des juifs en terre d'Islam, couronnée en 2000 par le prix Thiers
de l'Académie française, cet ouvrage analyse l'aliénation mutuelle entre Juifs
et Arabes tout au long du XXème siècle et jusqu'à nos jours.
La disparition des
codes culturels et des modes de communication qui avaient permis un minimum de
compréhension entre les deux peuples, même aux pires moments de leur histoire,
a laissé place aux fantasmes les plus débridés d'un côté comme de l'autre.
Sayed Kashua *
Samedi soir, il faisait très froid. Je m'apprêtais à
revenir sur ma décision de prendre un taxi et me dirigeais vers ma voiture.
"Non", dis-je tout fort alors que j'insérais la clé dans la portière, et je
m'arrêtai. J'avais résolu il y a longtemps de ne pas boire et conduire, et le
moment était venu de respecter enfin la promesse que je m'étais faite. Et
puis, après tout, je n'avais que 2 minutes de marche depuis chez moi jusqu'à
la rue principale, où à cette heure-là passent un grand nombre de taxis, vu
la proximité de Talpiot, où se trouvent les bars.
Je fourrai mes mains
dans mes poches et commençai à marcher d'un pas vif.
Une chose était sûre :
ce soir, j'allais prendre du bon temps et me saouler la gueule. Plus tôt dans
la journée, un puissant désir de fêter le gouvernement palestinien d'union
nationale s'était emparé de moi. Il n'y avait pas de temps à perdre, cette
prudente euphorie inspirée par la cérémonie d'intronisation pourrait
s'envoler dès le lendemain matin. J'ai un
devoir de réjouissance, me dis-je, en me rappelant que nous étions aussi
au mois d'Adar (1).
Avant même que je fasse un signe, un taxi
s'arrêta. Comme toujours, je m'assis à côté du chauffeur. Je n'aime pas
m'asseoir à l'arrière. Quelque part, je trouve que cela a quelque chose de
méprisant, offensant pour le chauffeur, genre le faire sentir comme un
chauffeur de taxi. "Place de
Sion", dis-je au chauffeur, qui avait l'air
arabe. "Tu es de Beit Safafa?", me demanda-t-il immédiatement en arabe, et
j'acquiesçai (2).
"Où vas-tu exactement?" demanda-t-il, et je lui donnai
le nom. En fait, je lui donnai le nom du restaurant d'en face, parce que
l'endroit où j'allais était surtout connu pour être un bar. Je ne sais pas
d'où ça vient, mais j'ai toujours essayé de paraître comme un bon gars auprès
des Arabes, même des chauffeurs de taxi inconnus. Quand j'étais petit, il
était parfaitement
clair pour moi qui étaient les bons et les méchants. Et
jusqu'à l'âge de 15 ans environ, j'ai pu me compter parmi les bons. L'alcool
a toujours été la marque du méchant, au point que dans les films égyptiens ou
syriens, si un type est placé à une table où il y a une bouteille de whisky
vide, c'est clairement le signe qu'il s'agit d'un tricheur, d'un voleur, d'un
violeur ou
d'un hérétique, et si le film a un happy end, il est certain qu'il
n'aura que ce qu'il mérite.
"A en juger par tes vêtements, tu dois
être serveur", affirma le chauffeur, et je jetai un regard honteux à ma
chemise blanche boutonnée jusqu'en haut et à ma veste noire de chez Zara.
"Oui", me retrouvai-je lui répondre. Mieux valait serveur que clubbeur,
pensai-je.
"Content de ton job?"
"Alhamdulillah" [Dieu soit loué],
répondis-je d'un ton religieux.
"Pour ton bien", dit le chauffeur, qui
paraissait la cinquantaine, "j'espère
que là-bas, tu ne sers pas d'alcool. Parce que, tu sais, comme il est écrit
:
Non seulement celui qui boit, mais celui qui le sert ou ne fait que
le toucher est impur et doit être rappelé à l'ordre."
"Alhamdulillah,
j'ai un patron qui comprend mes contraintes et
les respecte."
"Vraiment?" Le chauffeur était étonné. "Il y a de
bonnes gens chez eux aussi?"
"Très peu, en fait. Peut-être 20 dans
tout le pays."
"Que Dieu maudisse les bons chez eux. Pas un seul d'entre
eux n'est bon, si tu veux mon avis, mais leur fin est proche, avec l'aide de
Dieu. Ca t'arrive d'aller sur Internet?" Le chauffeur m'avait pris au
dépourvu avec sa question. Quelle était la bonne réponse religieuse à
apporter? La plupart du
temps, "Internet" est associé à la pornographie.
Heureusement, il continua à parler. "Il y a un site extraordinaire. Va sur
Google, tape 'fin d'Israël et des Etats-Unis', et clique sur le premier site
qui apparaît. C'est une étude incroyable qui prouve scientifiquement qu'en
2017, l'Amérique et Israël disparaîtront. C'est vraiment quelque chose. La
physique, les mathématiques
et l'histoire ne laissent aucun doute. 2017 sera
leur fin. Qu'est-ce que tu en dis?"
"Inch'Allah."
"Ca t'ennuie
si je prends quelqu'un d'autre en chemin?" me demanda le chauffeur alors que
nous roulions, et repiqua de l'autre côté de la rue sans attendre mon accord.
Non pas que j'aurais eu une quelconque objection, d'ailleurs. "Peut-être
qu'elle aussi va place de Sion. Regarde comment elles
s'habillent, on dirait
des prostituées, Dieu ait pitié de nous." Je jetai un regard à la
"prostituée" qui approchait du taxi, et immédiatement, je tournai la tête.
Non, pas ça! Pas ma copine Neta, pas maintenant! Mais c'était elle,
obligatoirement. C'est la seule à porter ce genre d'écharpes
longues et colorées. Rien d'une prostituée, plutôt quelque chose
d'une enfant-fleur des années 60 avec un chapeau de laine de la Jamaïque.
Elle
ouvrit la portière arrière. ""Au centre ville?" demanda-t-elle, et
le chauffeur fit un signe de tête. "Entrez."
'J'essayai de me cacher
le visage, de ne pas me retourner, de me concentrer sur mon portable, comme
si je vérifiais les messages, mais rien à faire.
"Sa-a-lut!", l'entendis-je
dire depuis le siège arrière. "Wow, j'y crois pas que ce soit toi", dit-elle
en se penchant en avant pour m'embrasser sur la joue. J'essuyai ma joue avec
ma manche en murmurant une prière à Dieu pour qu'il me pardonne. "Hé, c'est
super, tu trouves pas? Toi aussi, tu vas à la fête d'Uri, non?". Le chauffeur
me lança un regard en biais.
"Tu sais quoi?", dis-je, essayant
désespérément de changer de sujet. "Votre fin est proche. En 2017, il n'y
aura plus ni Amérique ni Israël. C'est scientifiquement prouvé. En 2017, tout
sera fini."
"Super", dit-elle. "Dans ce cas, la première conso est pour
moi."
(1) Dans le calendrier juif, le mois d'Adar, où l'on fête
Pourim, porterait bonheur : "Lorsqu¹arrive le mois d¹Adar, on multiplie les
manifestations de joie", disent les Sages.
(2) La place de Sion est
proche du coeur vivant de Jérusalem (juive, partie Ouest) by night. Beit
Safafa est un quartier arabe pauvre de Jérusalem Est, où n'habite pas
Kashua.
* Sayed Kashua fait partie de la jeune génération des
écrivains israéliens.
Arabe et citoyen israélien, il est journaliste, habite
Jérusalem et écrit en hébreu. Derniers livres publiés en français : "Les
Arabes dansent aussi" (éditions Belfond) et "Et il y eut un matin" (éditions
de l¹Olivier, février 2006).
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